Comics – Les Losers

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La Guerre est toujours un événement tragique dans l’histoire. Et dans tous ces conflits armés, on encense des personnages au front tels des héros, mais leur récit est loin d’être joyeux. Toutefois, c’est dans les années 1950 qu’ont commencé à émerger les comics « de guerre », mettant en scène des héros imaginaires usant non seulement de la force mais aussi de la ruse pour mettre à mal les plans de l’oppresseur nazi.

Mettant en scène des anti-héros, généralement des hommes dont le quotidien conjugue le sang, les munitions et l’action, leur parution périodique s’est faite sur un peu plus de vingt ans, alors que le monde était en pleine tension de la Guerre Froide. Mais ces comics étaient aussi un exutoire pour leurs auteurs, qui pouvaient illustrer les combats dont ils ont été contemporains et même parfois acteurs.

Pour expliquer d’où viennent les Losers, qui ne sont pas totalement l’invention de Jack Kirby, il faut repartir dans l’historique des comics de guerre. Car même si le genre semble désuet actuellement, on en trouve encore quelques résurgences dans les comics actuels, qui n’hésitent pas à situer des morceaux d’intrigue durant la Seconde Guerre Mondiale, autant chez Marvel (Captain America) que chez DC (Wonder Woman). Vous l’aurez compris, le tabassage de Nazis ne s’est jamais vraiment arrêté.

Les-Losers-par-Jack-Kirby

Pour revenir à la genèse de ce projet, il faut commencer par Our Fighting Forces, paru entre 1954 et 1978 chez DC Comics, en 181 chapitres. Crées à la base par Robert Kanigher, ces comics de guerre mettaient en scène des soldats américains repoussant les forces du IIIè Reich, toujours plus ingénieuses et meurtrières dans leurs actions. Le comics étant adepte des collaborations pour certains chapitres, les auteurs invités avaient tous pour point commun d’avoir servi (au front où en logistique) durant la Seconde Guerre Mondiale.

Mais du chapitre 151 à 162, c’est celui qu’on surnomme « King » Jack Kirby qui vient apporter une pierre à l’édifice. On ne fera pas l’affront de résumer encore sa longue carrière ici, mais celui à qui l’on doit Captain America et les X-Men ajoute au récit quatre soldats appelés les Losers qui viennent renommer le comics en « Our Fighting Forces featuring The Losers. »

Ces Losers sont une team de quatre anti-héros issus d’une autre série : All-American Men of War. Le Capitaine Storm, Johnny Cloud, Sarge, et Gunner ont eu droit à des chapitres dont ils étaient en vedette individuellement, avant de se réunir sous la bannière des Losers dans le comics G.I Combat (davantage basé sur la Guerre Froide) numéro 138 paru en 1969. Et il est intéressant de voir que All-American Men of War à réuni bon nombre d’auteurs dont…Robert Kanigher.

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C’est donc entre 1974 et 1975 que Jack Kirby va ajouter son quatuor de soldats au comics. Son changement de vision de l’œuvre à causé diverses réactions, en mettant en scène des surhommes que rien ne semble arrêter, usant davantage de la ruse que d’une prétendue supériorité américaine pour résoudre les situations. Cela change des comics où l’on croise différentes têtes, car l’espérance de vie au front était généralement aussi incertaine que traverser à pied une autoroute.

C’est donc parmi plein de missions différentes que Les Losers vont, en onze chapitres, mettre à mal les agissements des nazis. Qu’il s’agisse d’exfiltrer une pianiste renommée d’un dignitaire nazi mélomane, d’arrêter les ravages d’un canon d’artillerie expérimental, ou se confronter à un haut gradé japonais obéissant au Bushido : rien n’arrête les Losers et leur détermination, malgré leur malchance.

Quatre soldats, un commando qui fait face à toute situation, tel est le quotidien des Losers, dont la dernière mission fait partie du canon de DC Comics. Dans Crisis on Infinite Earths, l’équipe effectue sa dernière mission en Markovie au printemps 1944 aux côtés de super-héros, et meurt au combat face à l’Anti-Monitor. Toutefois, les mondes alternatifs repoussent également leur dernière mission à 1945 en mourant tous au combat, ou encore dans DC : The New Frontier où ils finissent tour-à-tour tués par des dinosaures.

Our Fighting Forces 1954 #151_p003

Les Losers sont donc, logiquement, une sorte d’équipe de super-héros qui n’ont absolument rien de méta-humains. Ce sont juste des soldats qui ont pour caractéristiques de se retrouver dans des missions suicide dont ils arrivent à se dépêtrer à la force de leurs talents respectifs. C’est d’ailleurs dans un des chapitres où apparaît le Général Patton qu’on comprend en fait le véritable rôle des Losers ; Ils sont des appâts, des expandables qui refusent de mourir.

A l’instar de l’opération Fortitude, lancée par Patton en 1944 pour tromper les nazis sur le lieu du débarquement en montant de toute pièces de faux régiments aidés de tanks gonflables piégés, les Losers démontrent un des autres aspects de la guerre, basé sur la ruse et la tromperie. Le jeu de stratégie R.U.S.E d’Ubisoft illustrait cette guerre de communication qui se déroulait loin des lignes, et dans le chapitre « Le Dévastateur contre Big Max ! », les Losers ont recours à un char factice pour attirer les nazis.

C’est d’ailleurs dans ce chapitre qu’on à un des messages les plus méta sur les comics de guerre. Tout en reprenant le fait que Jack Kirby est le co-créateur de Captain America, personnage utilisé comme propagande de l’US Army, les Losers lisent des comics-books à tendance fantastique. Ces Losers qui sont issus d’un genre qui met en scène la supériorité du monde libre sur les Nazis, ce qui en fait d’un certain côté une propagande pour l’armée américaine : Jack Kirby rappelle astucieusement ce qu’est le comics de guerre avant tout. Et que tous ces anti-héros ont également pour fonction de rappeler les héros anonymes qui ont donné leur vie au front.

Parus récemment dans une intégrale réunissant les onze chapitres de Jack Kirby, les Losers est une œuvre intéressante à lire, ne serait-ce pour ce qu’elle préfigure des équipes d’anti-héros militaires (ou non) de la pop-culture. Et, dans un sens plus général, ce qu’une œuvre à priori visible comme une version fantasmée de la guerre emprunte inconsciemment au genre des super-héros.

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