Manga – All You Need Is Kill

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Beaucoup d’oeuvres parlent de la guerre. Généralement, elle est traitée sous l’angle du drame humain, mettant à mal la psychologie de ces hommes et femmes qui paient le tribut du conflit, sacrifiés sur l’autel de convictions politiques et territoriales pour défendre des intérêts nationaux. Parfois, il peut même arriver que ce soit l’humanité tout entière qui doit faire bloc contre une menace d’un autre monde, en mettant de côté ses différences pour s’allier en une seule force de frappe.

Mais quand bien même le genre du récit de guerre tombe souvent dans les mêmes poncifs, on n’explore pas souvent le point de vue du soldat, souvent utilisé comme pion sur un échiquier géant. Parfois, certaines œuvres se centrent sur le soldat, sur la détresse humaine face à un événement qui le dépasse complètement où son humanité est réduite à la fonction d’objet, de chair à canon consommable. Mais que se passerait t’il si un soldat possède quelque chose qu’il est le seul à savoir et à éprouver ?

C’est de ce postulat que part All You Need Is Kill, en suivant l’histoire d’un soldat confronté à un phénomène étrange que lui seul subit dans un conflit meurtrier où l’humanité peine à prendre le dessus. Et c’est ce phénomène, même s’il n’a rien d’original dans le domaine de la science-fiction ou du fantastique, qui va faire tout le sel de l’oeuvre. C’est cette chose qui va dédramatiser la mort, faire en sorte que ce soldat dépasse le cadre du conflit, et résoudre le conflit à une échelle plus globale.

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All You Need is Kill, du moins dans sa version manga, est illustrée par Takeshi Obata, mangaka en activité depuis 1985 qui possède derrière lui plusieurs mangas connus comme Death Note (qui fera l’objet d’une future adaptation live sur Netflix qui fait couler beaucoup d’encre) et de Platinum End. Avec All You Need Is Kill, il signe ici un seinen plutôt brutal, qui montre la guerre sans censure ni de manière détournée, mais ne sombre pas dans le dégoût facile et la surenchère de tripes ; C’est surtout l’étrange phénomène que vit le héros qui se place au centre de l’intrigue.

Comme dans la plupart de ses œuvres, Takeshi Obata ne se charge que du dessin, et préfère laisser la partie scénaristique à quelqu’un d’autre ; pour All You Need is Kill, le cas est assez étrange. L’oeuvre n’est pas un manga à la base, mais un light novel écrit par Hiroshi Sakurazaka et dessiné par Yoshitoshi Abe, publié le 18 Décembre 2004 au Japon. C’est en Janvier 2014 que sort au Japon l’adaptation en manga, et traduit quelques mois après par l’éditeur Kazé.

Toutefois, peu d’informations sont disponibles sur Hiroshi Sakurazaka, dont All You Need Is Kill est l’oeuvre majeure ; Il est surtout un auteur de fantastique et de science-fiction, et passionné par le jeu vidéo.

Cette ressortie sous format manga est donc l’occasion pour Sakurazaka d’obtenir un second souffle pour son œuvre ; 2014 voit donc naître l’adaptation manga illustrée par Obata, ainsi qu’un film nommé Edge Of Tomorrow sorti la même année, avec Tom Cruise et Emily Blunt dans les rôles principaux. Il sera question du film un peu plus tard dans l’article, mais 2014 fut littéralement une renaissance pour ce light novel qui n’avait pas franchi les frontières de l’archipel.

 

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L’histoire de All You Need is Kill nous place dans un futur proche peu réjouissant : l’Humanité est en guerre contre les Mimics, une race extraterrestre en forme de sphères bardées de dents et de pointes, qui envahit la planète Terre depuis quelques temps. Chaque pays tente tant bien que mal de repousser l’invasion et bon nombre d’entre eux ont d’ores et déjà été perdus, mais les espoirs se tournent vers Rita Vrataski, surnommée affectueusement la « Full Metal Bitch » (ou « Calamity Dog »). Extrêmement douée au combat en dépit de son jeune âge, elle est un espoir, un symbole de courage pour toutes les forces militaires qui peinent à repousser l’invasion.

Nous suivons donc l’histoire de Keiji Kiriya, jeune soldat fraîchement enrôlé dans l’armée japonaise pour repousser un assaut des Mimics. Hélas, notre héros disposant de très peu de formation militaire, il finit tué lors de sa première opération militaire, même si l’assaut est mené par Rita. Et c’est ici que le phénomène se produit : Il se retrouve dans son lit, 24h avant l’attaque, et revit la même journée ; Il essaie une nouvelle stratégie, et finit encore une fois tué au combat. Et c’est ainsi qu’il saisit qu’il revit en boucle cette journée et essaie d’optimiser son temps avant l’assaut.

Ces nombreuses boucles seront donc l’occasion de développer le personnage qui est assez banal du début, un simple jeune homme sans grande conviction qui est tout à fait conscient qu’il ne sera que de la chair à canon sacrifiée pour sauver le monde. Mais ce sont ces boucles temporelles qui feront avancer l’intrigue et Kiriya : Alors qu’il essaiera de nouveaux moyens pour s’améliorer ou se perfectionner, il sera également plus cynique et détaché, sachant qu’il ne craint plus la mort, qui est qu’un retour en arrière dans son cas.

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All You Need Is Kill, par son mécanisme de boucle temporelle dont seul Kiriya semble être affecté dans les premiers chapitres, est le moteur même de l’oeuvre. Non seulement cela permet d’améliorer le personnage, qui se rappelle de toutes ses tentatives et grandit à chacune d’elles, mais aussi de dédramatiser le confit de son point de vue, quitte à faire penser à un jeu vidéo : L’armure du héros fait légèrement penser au jeu vidéo Vanquish dans l’adaptation Manga, ce qui illustre par exemple l’influence vidéoludique sur l’oeuvre.

Sans gâcher le plaisir de découverte, d’autres emprunts à des mécanismes dignes d’un jeu vidéo seront présents, et l’un d’entre eux sera Rita Vrataski, qui servira de tutorial puis de compagnon à notre personnage. Deux personnages qui sont deux pions dans le conflit, de la chair à canon sacrifiée pour le bien de l’humanité, dont tout début de réflexion sur l’absurdité des guerres est amené non par par l’horreur du coût humain, mais bien par cette boucle temporelle qui revient sans cesse.

A quoi bon avoir peur si l’on revit une journée en boucle ? C’est un peu la logique de Kiriya au fur et à mesure de l’oeuvre. Qu’il décède dans d’atroces souffrances ou non, ce sera toujours un moyen de revenir plus fort au combat, ce qui est un pied de nez à toutes les œuvres parlant de guerre, où l’horreur du conflit amène le lecteur à prendre, voir désirer, une approche anti-militariste. Ce cynisme sur la mort, d’abord déroutant, se révèlera plus très choquant au fil des pages. Et savoir parler de guerre en éclipsant la peur de mourir tout en se centrant sur un soldat fait la richesse d’All You Need Is Kill.

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J’ai parlé précédemment de l’adaptation sur grand écran ; Nommée Edge Of Tomorrow, et réalisée par Doug Liman en 2014. Doug Liman possède derrière lui quelques succès comme La Mémoire dans la peau, Fair Game, la série Suits. Pour Edge of Tomorrow, il réunit Tom Cruise, acteur d’action dont la carrière n’est plus à présenter, et Emily Blunt, présente dans Le Dia s’habille en Prada, Victoria, ou encore Looper. Le film reçoit des critiques plutôt positives, qui ne sont hélas pas suivies au box-office américain.

Ce résultat est d’autant plus dommage que le film respecte dans l’ensemble beaucoup le matériau d’origine ; Même si quelques changements ont été opérés par cette adaptation américaine, le résultat est très convaincant. Le plus notable de ces changements est le déplacement de l’action, qui se déroule cette fois en Europe avec beaucoup de références à la Première Guerre Mondiale, ce qui laisse peu de place au hasard quand 2014 fêtait le Centenaire de la Grande Guerre.

Kiriya devient William Cage, un spécialiste des relations publiques, chargé à la base de couvrir le conflit comme correspondant de guerre. Etant peu motivé à l’idée de partir éventuellement au front, William tente la désertion mais rien n’y fait ; Il est enrôlé de force dans une escouade de soldats, et débarqueront en Normandie le lendemain. Toutefois, le film donne une explication rationnelle à la boucle temporelle, et suivra le même cheminement entre William (Kiriya) et Vrataski que le manga.

Toutefois, le reste de l’histoire diverge légèrement du manga, toujours en plaçant son action en France, afin de mettre fin à la boucle temporelle et à l’invasion des Mimics, dont le design fut complètement modifié pour l’occasion. Le film reste tout de même plutôt correct et prend une direction éloignée du débarquement, ce que ne faisait pas Edge Of Tomorrow en plaçant son action que sur un front militaire ; Ici, on voit plus d’environnements, ce qui est plutôt appréciable, car une guerre ne se gagne pas forcément en première ligne.

 

Une bataille sans fin

 

All You Need is Kill est donc un seinen mêlant guerre et fantastique qui p…..Attendez. J’ai déjà écrit ça. J’ignore si lire l’article risque également de vous bloquer dans une boucle temporelle, mais à aucun moment All You Need Is Kill risque de vous faire tourner en rond ; L’oeuvre ne connaît aucun temps mort, et se lit aisément. Disponible en intégrale, avec en plus la volonté de l’auteur de donner peut-être suite à son histoire, c’est un seinen plutôt intéressant qui mérite pas de rester dans son coin, à revivre sans cesse le même conflit.