Edito – DanganRonpa V3, ou la critique de la fiction par Kazutaka Kodaka

 

 

ATTENTION : L’article qui suit n’est absolument pas spoiler-free sur toute la série. Lire cet article sans avoir fait le final du jeu pourra vous gâcher de manière irréversible votre expérience de jeu en cours ou à venir. Si vous désirez en tout état de cause continuer l’article, ignorez cet avertissement.

 

 

Si elle commence à s’implanter un peu plus en Occident grâce à une traduction française de son dernier épisode, la série DanganRonpa fait partie depuis quelques temps des noms les plus populaires quand on vient à parler de visual novel d’enquêtes.

On rappelle vite fait le principe : Une école accueillant l’élite de la nation dans des domaines variés devient le lieu d’un jeu meurtrier, où tuer sans se faire démasquer est le moyen de retrouver le monde extérieur.

 

Mêlant narration et enquêtes avec des affaires aussi tordues les unes que les autres, le jeu connaît une grande popularité. Beaucoup de références pop-culture, des textes haut en couleurs se permettant de nombreuses blagues douteuses ou de propos malsains (ça parle pédophilie, inceste et même nécrophilie) : le jeu est un véritable rollercoaster émotionnel où se rencontrent des personnages tout aussi fous et uniques.

Sauf que voilà, si vous avez bien lu l’article, il ne s’agira pas de dire si le jeu était bon, mais de revenir sur la licence après le final du troisième épisode qui fait couler beaucoup d’encre.

 

Despair Flashback

 

Rappelons les faits : l’univers de la série hors de l’école est en ruines. L’Ultime Fashionista et Ultime Désespoir prénommée Junko Enoshima est la cinglée responsable de ce désastre. Grâce à une vidéo ayant lavé le cerveau de la population avec des images subliminales, elle a pu causer des émeutes mondiales ayant poussé les humains à s’entretuer. Ceux qui survivent ont comme attraction ce qui est advenu de la Hope’s Peak Academy, la fameuse école des élites : un killing game retransmis sur les ondes où tous les étudiants vont abandonner l’espoir peu à peu. Or, les héros du premier jeu DanganRonpa (Makoto Naegi et ses amis) vont réussir à battre Junko à son propre jeu et la tuer avec les règles du killing game.

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Sortis de l’école, ils découvrent ce qu’a causé Junko et décident de reconstruire le monde. Sous la bannière de la Future Fundation, ils vont combattre les cultistes de Junko (Remnants of Despair) et tenter d’éradiquer son héritage une bonne fois pour toutes.

Et puis, DanganRonpa V3 arrive comme ça, comme un cheveu sur la soupe, après 3 jeux, et surtout un animé se déroulant avant le premier jeu et après DanganRonpa 2. Et la première chose que l’on voit : « L’histoire n’est pas finie. »

Alors on joue à DanganRonpa V3, qui reprend les bases de la série. Très bien écrit, de très bons procès, et l’on en vient au final, et à la double critique de Kodaka. Car même si le jeu essaie de démonter la réalité établie sur le monde extérieur durant le dernier procès sur la Hope’s Peak Academy et les évènements récents après le deuxième jeu numéroté, il prend une route de sortie intéressante. Et cela va être causé par un personnage important : Tsumugi Shirogane, l’Ultime Cosplayeuse.

 

Comment Kodaka reprend en main la série

 

Rappelons que cette série de jeux commence depuis la PSP. Qu’elle a également eu des histoires annexes en visual novel, et des séries d’animation sous format d’OAV ou d’épisodes. On est donc face à une licence cross-media, où l’on se rattache toujours au bout d’un moment au noyau de la série : Espoir et Désespoir, la Hope’s Peak, Monokuma. Il n’y a pas vraiment d’univers étendu.

 

Le final de DanganRonpa V3 nous dit donc, après avoir tout englouti de la série : Tout est une fiction. Alors oui, « c’est un jeu vidéo, c’est des animés, c’est logique. ». C’est pas comme ça qu’il faut simplement l’entendre : C’est que tous les killing game, tous les évènements de la série (quelque soit le média) ne sont jamais arrivés. Le jeu nous balance à la fin, quelque soit la fin obtenue que TOUTE la série ne serait qu’un gigantesque Truman Show.

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Regardez ce film si ce n’est pas fait 🙂

Niveau cohérence, je me demande comment faire tenir sous un dôme l’intégralité d’une planète détruite par le désespoir. Car oui, le premier jeu nous montre différents endroits du monde ravagés. A moins que cela ne fasse partie aussi des souvenirs réécrits dans chaque participants, et que toute l’école change d’environnement à chaque nouvelle diffusion du programme.

Mais surtout, que tout ce que l’on a vu n’était qu’une grosse histoire inventée. Quelle belle pirouette scénaristique qui aurait très bien pu être « tout ceci n’était qu’un rêve » comme des œuvres l’ont fait avant. Alors que d’autres fins étaient possibles, sans balayer d’un revers de main tout un univers mis en place.

 

De nombreuses répliques dans le final montrent que le réel chef d’orchestre des killing game est son public. Outre la critique de la télé-réalité dans un modèle proche des Hunger Games ou White Bear de la série Black Mirror, le public est ce qui permet à cette atrocité de continuer. Que des gens appelés « réels » (comme vous et moi) décident de participer à ce jeu contre la fortune et la gloire, en ayant au passage décidé de leur qualité d’étudiant ultime.

 

Le public ne participant pas va donc se prendre de passion pour ces personnages jouant un rôle dans un milieu artificiel, devant donc des personnages fictionnels enfermés dans une réalité différente, ayant complètement perdu dans l’émission tout souvenir de la véritable réalité à laquelle ils appartiennent. Certains vont voir en certains personnages féminins leur « waifu », certains vont faire du shipping, des œuvres de fans, et tout ce dont DeviantArt ou les image boards sont constitués.

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Sauf que là, clairement, Kodaka vient de démonter tout cela, en s’adressant non plus au personnages du jeu vidéo, mais au joueur, par le biais de ces personnages. Quand Shuichi et ses amis tirent une tronche déconfite en apprenant la réalité, c’est pas Tsumugi qui s’adresse à eux, mais Kodaka qui s’adresse à vous.

Et comprenez cela : Vous pouvez penser, imaginer, désirer ce que vous voulez de mes personnages, il restent de la fiction et c’est son auteur qui décide ce qu’il veut en faire. Les killing games sont autant de péripéties que l’auteur vous envoie pour maintenir en haleine, mais il reste et restera le seul maître à bord. Vos actions n’auront aucune influence, et vos désirs non plus. Si votre fantasme imaginaire doit finir tué dans d’atroces souffrances, il le fera et n’aura que faire de votre envie.

Un ange parti trop tôt.

C’est une critique faite à une époque où, entre le fan-service racoleur, les théories de fan rendues officielles, et le comeback régulier de la nostalgie, on se demande si oui, il ne faudrait pas par moments cesser de céder à la facilité dans le processus créatif. Et si, à un moment, les auteurs devraient pas se laisser déposséder totalement de leur création par facilité financière.

 

Ce que pense Kodaka du Cosplay ?

 

Petite anecdote amusante avant d’entamer cette seconde critique : Junko Enoshima est actuellement l’une des personnages les plus cosplayées dans le milieu du cosplay. Qu’il s’agisse de ses formes généreuses qui feront plaisir à la gente masculine, de ses personnalités multiples qui en feraient presque un genderswap parfait du Joker, ainsi que son charisme et son écriture, nul doute que ce personnage à su faire l’unanimité parmi beaucoup de jeunes cosplayeuses. Très clairement, un groupe de cosplay Danganronpa ne pourrait pas exister sans une Junko Enoshima dans le lot. Après tout, quoi de mieux que la grande méchante charismatique pour illustrer cette série avec son sbire qu’est Monokuma ?

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C’est en partant de ce principe que l’on revient sur Tsumugi. L’Ultime Cosplayeuse, une fois son plan révélé, se déguise en Junko Enoshima the 53rd. Mettons de côté la numérotation pour signifier que DanganRonpa V3 est en réalité le 53è jeu de la licence (et qu’aucun quidam ou gouvernement censé n’a pris les armes pour arrêter les conneries de la Team Danganronpa dans l’univers du jeu…) et revenons sur elle. Elle se déguise en Junko, puis en Makoto Naegi, puis en Hajime Hinata, ainsi que l’ensemble du casting des deux premiers jeux numérotés.

 

Tsumugi étant atteinte d’un mal l’empêchant de se déguiser en personnage réel, beaucoup ont douté de la véracité de la fin, surtout quand le mensonge est une partie intégrante du jeu en procès et avec le personnage de Kokichi. Or, Tsumugi à très bien pu regarder le programme DanganRonpa quand elle était hors du jeu, et admirer des gens dans une réalité fermée et différente du monde réel, ce qui n’en fait plus des personnes réelles et mettant à mal cette idée. Si Mario regarde Luigi, est-il fictionnel pour lui ? Si Mario regarde dans une télé ou sur un smartphone Luigi, est-il sur la même réalité que lui ? Cela explique cette possibilité. Et Tsumugi aurait bien pu prendre l’apparence des héros de DanganRonpa V3 si elle n’était pas dans la même réalité qu’eux, et en dehors du jeu.

 

Maintenant, revenons au propos de la donzelle dans le jeu. Comme une cosplayeuse, elle souhaite incarner et donner vie réelle à un personnage en reprenant son visuel, ses gimmicks. Pour elle, le cosplay n’est pas seulement mettre un déguisement, c’est être le personnage. Etre fidèle au personnage, et l’incarner entièrement. Mais une phrase, sortie dans le prologue du jeu, résume la majeure critique de Tsumugi envers les autres cosplayeurs.

 

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Concrètement, elle reproche aux gens de se mettre plus en avant eux-mêmes que leur déguisement (et le travail réalisé… ?). Bien plus tard dans le jeu et en développant les interactions sociales avec la demoiselle, elle reproche au milieu du cosplay ses luttes d’ego et ses jalousies internes. Pour elle, une passion qui pourrait être fédératrice se retrouve entachée par des gens qui veulent se mettre en avant eux-mêmes et viennent à écraser ceux faisant de moins bons travaux ou étant « moins fidèles » au personnage qu’eux.

Une critique qui ne tombera peut-être pas dans l’oreille d’un sourd pour quiconque s’est intéressé de près ou de loin à des communautés cosplay, tout en rajoutant les reproches externes que subissent les cosplayeurs et les cosplayeuses, d’ordre purement physique avec des soupçons de sexisme et de racisme qui viennent parfois à l’improviste, toujours dans cette optique de fidélité au personnage.

 

Prenons maintenant les cosplayeuses les plus connues au monde. Outre Jessica Nigri qui fait aussi du mannequinat entre deux cosplays et des actions promotionnelles, il suffit de jeter un œil sur un site comme Patreon pour comprendre que Tsumugi n’a pas complètement tort, et que beaucoup de cosplayeuses utilisent leur fanbase fan de leur cosplay pour vendre des shootings exclusifs dont l’aspect cosplay laisse peu à peu place plage à de l’effeuillage érotique comme dans le mannequinat avec des paliers ouvrant l’accès à des shootings de moins en moins habillés. Et en dehors, le public ira se tourner hélas vers cette vision, où le physique joue une part trop importante.

Faites vous une idée. : https://www.patreon.com/search?q=Cosplay%20photos&t=creators

Doit-on comprendre que le cosplay seraient pour des gens voulant attirer l’attention car personne ne s’en occupe ou ne fait attention à eux s’ils ne se déguisent pas pour casser leur apparence ordinaire ? Tsumugi dit elle-même qu’elle est « plain » et que personne ne fait attention à elle et qu’elle est comparable à un fantôme. Et qu’elle n’existe réellement pour le monde que si elle est cosplayée.

Rappelons que Kodaka nous à déjà prouvé qu’il ne s’adresse pas aux personnages de son jeu mais aux joueurs et joueuses du jeu. Rappelons aussi que Junko Enoshima est un des personnages les plus cosplayés au monde. Et que la miss se fend de quelques phrases dans le premier jeu sur les nombreuses avances qu’elle à reçu.

Pour les fans de comics, rappelez vous comment le film Suicide Squad et le redesign racoleur d’Harley Quinn a décuplé le quota d’Harley Quinn en convention. Et ce n’était pas la tenue arlequin de Paul Dini et Bruce Timm, oh non.

 

Qu’en retenir ?

 

Danganronpa V3 est peut-être l’ultime épisode de la série, qui se clôt de la sorte. Toute une série qui se résume en fait à un gigantesque reality-show dont nous sommes à la fois les acteurs et les victimes.

Après avoir lu beaucoup de critiques sur le final de ce jeu, il est difficile de voir autrement que la vision de l’auteur sur le jeu, qui dresse son constat de la pop-culture et du traitement du licence par le public. Aller à l’encontre du public peut être dangereux et c’est ce qui peut décevoir dans ce final. Il suffit de voir les réactions à certaines œuvres pour savoir qu’un public peut-être très exigeant, et ce n’est pas les commentaires sur Youtube ou les réseaux sociaux qui me donneront tort. Au contraire, aller dans la facilité et l’adoubement des théories de fan peut donner des œuvres creuses, dépossédées de leur créativité.

 

Kodaka à voulu montrer qu’il est le boss de la Team Danganronpa, et de manière drastique.

Cela passe aussi par une critique des fanbases, et notamment par le cosplay qui est une démonstration très illustrative de celle-ci. En rappelant de manière violente qu’un personnage fictionnel reste et restera fictionnel, il charge contre certains ayant utilisé des personnages fictionnels pour se mettre en avant grâce à la fiction, et non par leurs véritables qualités, quitte à passer par l’aliénation de sa personne : On se souviendra par exemple des Remnants Of Despair de Danganronpa 2 ayant tout fait pour faire perdurer Junko Enoshima, avec Nagito qui se greffe la main de Junko. Ou encore Monaca qui veut devenir comme « Big Sis Junko ».

Dans ce jeu de vrai et de faux, difficile de savoir si Kodaka vient de faire réellement une critique bien construite, ou un gigantesque doigt d’honneur venant détruire toute une licence pour un message. Mais c’était couillu.

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