« Savoir se vendre », ou l’incidence d’une petite phrase « commune »

En prenant encore une fois ma plume numérique aujourd’hui, je repensais à une petite phrase que l’on m’a dit lors des recherches d’emploi. Une petite phrase qui est balancée comme un conseil, comme une suggestion, c’est « Savoir se vendre. »

Cette phrase, elle ne me choquait pas plus que ça pendant un temps. Elle à commencé à me faire réfléchir quand une conseillère APEC (Pôle Emploi pour les Bac+3) s’adressait à moi avec des termes de marketing, et non de conseillère en ressources humaines. « Soyez une tête de gondole, comme les produits mis en avant en rayon », ou encore « Votre diplôme perd de la valeur ». C’est ce jour où j’ai commencé à être mis sur le même plan qu’une denrée périssable d’une épicerie que j’ai commencé à y réfléchir.

detroit-become-human-5630380929aac

Car bon, je pense bien que l’autre doit avoir assez de cervelle pour savoir manier la langue française qui est assez riche pour mieux adapter son vocabulaire et pas prendre ses « clients » (ou alibi pour justifier le salaire) pour de la nourriture. Je sais pas, dire « savoir se démarquer », « mettre en lumière ses qualités », ça prend déjà moins le demandeur d’emploi pour un con.

Alors j’ai repensé cela, et bon nombre de lectures sur la science-fiction, les utopies, et le cyberpunk n’ont pas aidé cette réflexion. Je me suis souvenu qu’on parle du marché du travail. Tout comme un supermarché où l’on achète des produits alimentaires, c’est un supermarché où les humains s’entasseraient donc en rayons en attendant que les employeurs les rajoutent dans leur caddie qu’est l’entreprise. Sauf qu’à la différence du morceau de viande qu’on achète pour le barbecue du soir car il est pas cher / il est bon / on a vu la pub à la télé, on parle ici d’êtres humains. Qui, si l’on met de côté la hiérarchie et la vie professionnelle, sont les mêmes en rayon ou en clients. C’est juste la vie professionnelle qui détermine qui pousse le caddie, et qui se vend.

Le supermarché se nomme Pôle Emploi, Indeed, Monster (et j’en passe), et les clients ont tous leur petit caddie, dont la taille correspond à leur entreprise. Finalement, ce parallèle est plutôt simple à faire, et cette simplicité le rend assez effrayant. Dans le sens qu’au final, pour être vendeur, un produit devrait se formater selon les attentes client. Qu’importe la personne, ses qualités, sa vie, tant qu’il à les qualités requises. N’importe quel produit consommable et jetable, tant qu’il est « conforme », fera l’affaire.

conformism

Et puis je me remémore un programme télé regardé furtivement. Sur les écoles de commerce. Sur ces petits enfants qui ont réussi tout seuls à se payer des écoles dont le coût trimestriel fait parfois l’équivalent de 2 à 3 SMIC. Et dès le premier jour, les petits élèves formatés au code vestimentaire, avec costard pour les hommes et mini-jupe tailleur (avec précision de la dimension, attention) et talons pour les dames toute l’année. Sûrement pour que la plupart des PDG masculins puissent juger visuellement quand des pantalons seraient tout aussi adéquats. A ce propos, si un recruteur demande une photo (ou l’âge) sur un CV, cela n’est pas obligatoire selon le Code du Travail. A moins que le visuel demande plus que les compétences.

Aussitôt commencé, aussitôt formaté. Pour des cours qui, au final, lui donneront la marque « étudiant de cette école » qui sera équivalent auprès d’un recruteur de la petite étiquette « Label rouge » quand on va acheter le dit morceau de viande cité précédemment. Et toute cette production finira dans le caddie d’un client qui est sélectif, car il portait autrefois cette étiquette. Label Rouge, ex-étudiant de la promo 20XX de telle école de commerce, même combat. Tout comme certains produits (ainsi que leurs producteurs) mettent la main au porte feuille pour être visibles avec de la pub, certains (et donc, leurs parents) mettent la main au porte-feuille pour avoir un avenir sûr, et se garantir d’avoir une place dans le caddie.

Un ami m’avait parlé de la théorie des cercles. Qu’en gros, les contacts, connaissances professionnelles ou non sont un cercle, qui s’élargit et/ou se croise avec un autre au gré des rencontres. C’est tout à fait possible, et dans notre exemple, le cercle peut très bien constituer une suggestion pour un produit similaire, comme un petit bon de réduction à déduire en caisse si l’on achète plusieurs fois un même produit. C’est conseillé, pistonné, donc c’est du bon : à quoi bon s’en priver ?

Bien sûr, tous ces produits dans le caddie, ça doit revenir cher. Et puis, c’est un supermarché un peu bizarre, où tu paies l’usage de ton produit dans le temps. Alors bon, vu que c’est pas dans l’intérêt des produits de les laisser pourrir dans un rayon, on va essayer de les prendre en soldes, ou en réduction. Du coup, on prend des produits dont on sait qu’on va les consommer vite sans saveur, et on les paie moins cher. Et comme on n’a pas trop envie de se faire avoir même si c’est discount, on met des exigences qualité. Qu’il ait déjà fait ses preuves, comme ça on écarte les nouveaux produits. Et si l’on peut faire ça à moindre coût, pourquoi pas ? La consommation en CDD, c’est parfois plus pratique.

Et ainsi, on explique le marché du travail. Un parallèle effrayant, où le plus formaté au client réussit. Où le morceau de viande le plus attractif finit dans le caddie. Et peut être que ce morceau de viande sera plus délicieux que les autres, et il sera celui qui tient la fourchette un jour.

They Live 2
(Regardez Invasion : Los Angeles.)

Maintenant, sortons de ce supermarché. Et ayons une petite pensée pour tous ces produits qui n’ont pas trouvé preneur aujourd’hui, qui vont pourrir à petit feu, avec l’espoir que leurs disent les clients. « La prochaine fois, peut être ! » « Pas assez tendre » « Pas assez mûr ». Tout comme les belles promesses qui n’engagent que ceux qui y croient, les conseils optimistes qui ne sont pas une vérité absolue, et les belles phrases génériques où un petit sourire ajoute l’illusion d’empathie.

Ces pauvres produits, ils vous ressemblent. Tout comme eux, vous êtes un être humain qui vit, se nourrit, se reproduit, et meurt. Et dans votre cercueil, c’est pas vos 30 ans d’ancienneté dans une boîte qui seront le résumé de votre vie. Quand vous serez avec des tuyaux pour vous maintenir en vie, ce sera pas la satisfaction professionnelle de votre ego et votre ascension sociale qui sera le plus beau souvenir.

Ce sera ce que vous avez découvert de ce monde, ce que vous avez transmis à votre famille et à vos proches, le sens que vous aurez donné à votre vie. Et spoiler, ça passera pas par la thune que vous laissez. D’ailleurs, je vous souhaite pas un héritage difficile avec un père, des frères et soeurs massacrant une seconde fois leur famille pour plus d’argent.

Mais si les souvenirs marquants de votre vie sont votre formatage, votre ascension sociale juste pour gravir quelques échelons d’une boîte qui n’en a rien à foutre de votre pourriture et vous remplacera par un autre produit en rayon, c’est triste. Ce n’est pas à la « retraite », quand le supermarché juge que vous n’êtes plus vendable et que vous devez finir votre vie loin des rayons, que vous décidez de découvrir ce que votre individualité fait de vous quelqu’un d’exceptionnel.

Le même ami que précédemment à reçu une citation d’une personne importante à ses yeux : « Sache que quoi qu’il arrive, tu ne pourras pas changer le monde, ni les personnes qui vivent dedans. Alors fais ta vie, découvre, apprends. » Et c’est peut être là, dans cette phrase, qu’il y a ce qui nous différencie de simples objets. Le fait qu’on peut se réinventer, et que se formater dans une petite case, c’est nous tuer à petit feu. On n’est pas faits pour vivre sous vide.

Et quitte à continuer sur cette lancée, parlons aussi de la petite épicerie qui fournit des produits simplement sur commande, avec une photo et quelques données. Ca s’appelle adopte-un-mec.com, et ça vend des produits masculins pour un public de femmes. Le concept de l’épicerie prête à sourire, car beaucoup de clientes n’aiment pas le principe de « femme-objet », le harcèlement sous toutes ses formes (même humoristiques) et militent parfois pour l’égalité hommes-femmes, ainsi que bon nombre d’autres points. Mais un dimorphisme sexuel empêche les produits en rayon d’évoquer leur opinion par manque de légitimité. Et puis quoi encore : ce sont des produits, qu’ils la ferment !

Illustration 1_v1_2

Il y a aussi des petites auto-entrepreneuses qui vendent à la sauvette un usage temporaire de leur intégrité physique à des fins sexuelles et personnelles. Ici, pas de placement en rayon avec d’autres produits similaires. Généralement, c’est un petit producteur pas forcément local qui propose ses produits à une certaine heure. Et comme c’est bio, la provenance et l’emballage ne sont jamais deux fois les mêmes, et il y a même des petites bêtes qui viennent justifier l’aspect (plus ou moins) naturel. Il faut toujours faire attention pour pas tomber malade, quelque soit le prix !

Bref, c’est pas nouveau, l’humain qui est considéré comme un objet. Visiblement ça choque pas grand monde. Que ce soit sportif, professionnel, sexuel, ou que sais-je, les gens n’ont aucun souci à « se vendre ». C’est dommage de s’aligner telle une valeur marchande par quelconque raisonnement malade. Finalement, l’idée de se faire tous tatouer un code-barre sur le bras (ou un numéro) pour être identifié avec une valeur financière n’est pas si stupide. Ou serait-ce l’idée même qu’une espèce, douée de raison, puisse arriver à se commercialiser elle-même et entre elle qui est effrayante.

Donc, quand quelqu’un vous suggère de « vous vendre », demandez à combien s’élève l’usage personnel et tarifé d’un de ses proches (je laisse l’usage à votre discrétion). Cela fera réfléchir à son langage. C’est l’individualité et la polyvalence qui fait la richesse de l’humain, alors ne devenez pas des putain de robots génériques et jetables.

 

Publicités